L’arrangement des bâtisses qui grimpent la pente est aléatoire mais savant. L’éclat métallique et tranchant des toits est comme une lame d Opinel sur ces boîtes de bois. Ces “cabanes” sont l’expression de leur évidence constructive. La rigueur de la construction et des proportions combinées au jeu des textures du bois et de la pierre suffit à la matière architecturale. Où est-on ? En Suisse, en Autriche ? Non, tout simplement dans les Alpes françaises. Et l’on n’est pas surpris d’une architecture qui prend assise sur des murs de pierre arrachés à la pente qui supportent une construction de bois aux formes simples et évidentes. C’est un module unique, répété et dont l’arrangement crée l’espace collectif. La rigueur constructive fonde l’économie du projet. Le climat de montagne et sa courte saison de chantier imposent un ouvrage rapidement monté. L’ensemble est préparé en atelier puis monté rapidement par simple assemblage à sec. Le charpentier devient un savant en bleu de travail. Sa science fait de lui un ingénieur. Son travail est valorisant. Il ne se confond plus avec ceux qui pataugent dans le béton : il sort ainsi de la boue des chantiers. Il est un “col blanc”.
La forêt est proche. Les troncs serrés ont poussé droit. Comme les hommes qui les ont plantés en remplacement de ceux qu’ils avaient coupés. Ils ont choisi l’espèce pour ses qualités de durabilité. Nul besoin de protection chimique. Nulle crainte de pollution. Le bois se nourrit du dioxyde de carbone. Il maintient l’équilibre atmosphérique. C’est un acte civique que d’utiliser un tel matériau local. La ressource de la forêt alpine européenne est immense. On peut construire des villes entières. Nos voisins alpins le font : qu’attendons-nous ? Mais Tectoniques est en avance. Leur art de la construction s’est développé sur cette “civilité politique”. Leur exercice professionnel est un acte de foi. Ils construiront et feront avec les ressources locales. Ils feront de la construction un jeu savant et magnifique des bois assemblés par l’intelligence des hommes. L’architecture n’est plus un débat stérile de salon : elle devient un acte social fondé sur une attitude politique.
À voir les photographies de leur travail, on pourrait penser qu’il ne s’agit que d’une démonstration constructive. Que chaque projet ne serait que l’illustration d’un protocole constructif initié dès le départ et que le travail ne serait que l’exploration jubilatoire des mille et une manières d’assembler deux pièces de bois. Une illustration de l’encyclopédie de la charpente ou du Ying zao fa shi. Et pourtant la joie est là ! La jubilation des formes est pleine et intense. Examinons le club équestre près de Paris. Le rythme vertical des poteaux supportant des poutres moisées forme une grande colonnade : un temple hippique ? Les structures arachnéennes des grands hangars évoquent le gracile galop des chevaux: l’architecture ne se résume pas à sa logique constructive. Les règles qui engendrent ces formes sont savantes. Elles trouvent leur légitimité dans la répétition et la rigueur des assemblages. La forme architecturale se nourrit sans retenue de la démarche constructive. Ordre, logique, rigueur de l’organisation des volumes et enchaînements des séquences composent l’école à La Tour-de-Salvagny. L’alignement des colonnes associé à la palpitation des brises soleil adoucissent ces façades rigoureuses. Aucun effet formel ne compromet la rigueur de chaque volume. C’est la richesse de l’agencement et la simplicité des articulations qui donnent sens à l’espace architectural. Les grands aplats de couleur rouge sang, jaune canari, bleu pétrole et noir soulignent les riches textures du bois.
Les savoirs et expériences des cultures constructives accumulées par les sociétés tout au long de leur histoire ancrent les ouvrages bâtis dans leur espace géographique et social. Le subtil bâtiment du parc du Haut-Jura (en association avec Adelfo Scaranello) exploite les cultures constructives locales qui participent à son intégration. Tectoniques refuse l’idée d’une architecture du mimétisme régional. Ce sont les savoir-faire locaux qui nourrissent les projets. Encore la dimension sociale et politique ! Il n’y a donc pas de soumission à un décor vernaculaire traditionnel. C’est du vernaculaire contemporain. Ils ont acquis la conviction que l’architecture est au service des hommes qui la vivront. Que l’exigence d’un créateur d’architecture est de s’effacer derrière l’ouvrage que les hommes devront s’approprier. Ils se donnent des règles exigeantes issues d’une culture constructive : celle du bois. Elle impose une discipline et en libérant le travail de la nécessité d’inventer des formes, elle libère l’imaginaire. Elle les détache du carcan psychique de l’auteur. L’anonymat des membres de Tectoniques n’est-il pas une autre manière d’échapper à ce carcan ? L’acte architectural peut atteindre le sublime. Car détaché de l’auteur, il peut devenir pure production culturelle. Il est fait pour durer. On pourrait croire avec cet exposé que la production de Tectoniques est uniforme et constante. Soumise aux lieux et aux programmes, elle offre pourtant une permanente diversité. On peut en avoir un aperçu en faisant la visite de leurs maisons. On est frappé par exemple de la concision d’écriture dans la maison de Saint-Pierre-de-Chandieu, qui est comme un gros escargot posé au milieu des bois. La coquille métallique en zinc émerge de la pente et se termine en visière vers le soleil et la vue. Une texture minimaliste de clins de bois carapaçonne la maison. La terrasse est suspendue au-dessus de la rivière.
La maison à Montbernier est totalement différente. Quatre travées fermées et trois autres ouvertes suffisent à la définir. Huit fermes répétées et posées sur des poteaux de double hauteur empruntent au hangar son architectonique. La trame ainsi définie autorise un remplissage modulaire par des panneaux pleins ou vitrés et des persiennes. La large toiture débordante et le balcon filant protègent la façade du soleil. La richesse des textures du bois et l’éclat coloré des panneaux de façade donnent à ce vaisseau campagnard toute sa présence. La maison est pensée comme un volume anodin, un parallélépipède ouvert et coiffé d’une toiture à deux pans. Cette maison est révélatrice de ce travail qui prend prétexte de sa rigueur constructive comme expression architecturale. Et en empruntant au langage constructif des hangars agricoles, cette maison est, dans son contexte, plus justement située que n’importe quelle autre maison dauphinoise. La maison à Montanay a l’unité d’une maison usonienne. Simplicité et pureté des lignes et des formes entièrement bardées de bois à l’extérieur comme à l’intérieur. La grande horizontale tranchante du toit évoque une maison japonaise ou californienne, dans un style proche de Frank Lloyd Wright. Plus qu’une technologie et un matériau, c’est une éthique architecturale que l’on perçoit intensément avec cette maison. La recherche de la simplicité et de l’évidence sur l’espace de l’habitation donne une impression d’harmonie et d’authenticité. La maison à Novalaise est singulière. Elle est l’aboutissement de cette pensée faite de rigueur constructive et d’éthique architecturale. Mais elle en est aussi sa négation. Le volume est un simple cube. La toiture à un pan, brisé sur l’arrière, déborde en casquette pour abriter la terrasse qui prolonge l’espace du séjour. C’est une forme d’habitation des plus banale. Cette architecture de la banalité est sans doute issue de la volonté de ne rien accepter qui pourrait renvoyer à des signes de représentation. Mélange d’abstraction et de matérialité, la façade est comme un long ruban sans fin que viennent percer les grandes fenêtres cadrées vers le paysage. Ce jeu de décalage entre cette protection extérieure faite de lames de bois brut, de volets glissants de la même matière, et ces panneaux standardisés de couleur vert canard (ceux du lac d’Aiguebelette ?), introduisent une ambiguïté entre un rôle protecteur ou simplement décoratif de la façade. Les fenêtres d’angle, sans montants, pointent l’absence de porteurs que rien ailleurs dans ce projet ne vient révéler. Sans les poutres débordantes de l’auvent de la toiture, cette maison serait pure forme architecturale sans dimension tectonique. Ces différents projets révèlent des dimensions qui dépassent les seuls choix techniques : harmonie, poésie, signe. Est-il temps aujourd’hui pour l’équipe d’embrasser de nouveaux horizons à explorer ? Tectoniques est face à de nouveaux choix.
Gilles Perraudin est architecte, fondateur et responsable de l’agence Perraudin Architectes (associé à Elisabeth Polzella), professeur à l’école d’architecture Languedoc-Roussillon et aux Grands Ateliers de l’Isle d’Abeau, professeur à l’école polytechnique fédérale de Lausanne en 2007. Il a reçu de nombreux prix et distinctions dont la médaille d’or du prix Tessenow en 2004.
Texte initialement publié dans Unplugged. Paris : Les presses du réel, 2007. 252 p.