Le chantier est un moment du projet que l’on montre peu. Pourtant, les conditions de production qu’il révèle et la stratégie d’anticipation qu’il suggère intéressent beaucoup notre agence. Le chantier, particulièrement lors des phases de montage des structures et des enveloppes, est très instructit. Partois, il contirme le scénario des architectes et des ingénieurs en révélant des enchaînements faciles et une mise en œuvre pacifiée. D’autres fois, il les contredit, et ce qui devait être simple devient laborieux et pénible. De façon courante, les points de friction, puis de malfaçons, sont engendrés par des interfaces complexes entre les filières constructives et leurs acteurs. La responsabilité de ces conflits est en grande partie celle du concepteur. Il provoque plus souvent des situations complexes que des situations simples. Les architectes sont très préoccupés par une exigence de résultat le jour de la livraison, mais bien peu par les conditions dans lesquelles ce résultat est obtenu. Or, un bâtiment conçu pour être facilement construit permet généralement un chantier efficace, avec un enchaînement naturel des séquences de mise en œuvre.
La première partie de notre programme vise à réduire la complexité formelle et technique des projets. Les vastes terrains de jeux ouverts par les nouveaux outils de modélisation semblent avoir débridé l’imagination des architectes. Certains projets défient toute raison constructive au profit de spectaculaires effets de formes. Le devoir de séduction l’emporte sur les nécessités de la raison (technique, budget, énergie, etc.). Construire fidèlement à l’image 3D initiale relève alors de l’exploit. C’est pourquoi nous recherchons une plus grande anticipation et une meilleure corrélation entre les intentions conceptuelles et ses conséquences opérationnelles, particulièrement au moment de la mise en œuvre. L’agence Tectoniques travaille avec un vocabulaire de formes simples et faciles à construire. Nous proposons des modes d’assemblage basiques et des jonctions entre les ouvrages primaires qui préservent l’autonomie de chacun d’eux. Les réglages, les ajustements et les évolutions sont facilités. Le temps de chantier partagé entre les acteurs est minimisé. Pour illustrer ce point à travers notre pratique, nous dirons que l’interface physique entre le bois et le béton doit se résumer, si possible, à un plan, en évitant l’imbrication des ouvrages les uns dans les autres. En terme d’organisation, le bois arrive sur le chantier quand le béton est fini. Parallèlement, nous établissons un lien direct entre les modes constructifs et l’écriture architecturale. L’objectif est de ne pas se trouver dans la situation de produire un dessin ou une image sans en même temps imaginer sa faisabilité. Cette corrélation est manifeste dans la construction bois, où les sections sont limitées, les portées courtes, les appuis nombreux. L’ossature du bâtiment est donc très présente. Elle constitue, à elle seule, un élément architectural de premier ordre. Un certain nombre de nos projets placent, par exemple, les structures à l’extérieur des ouvrages. C’est le cas pour le bâtiment d’accueil du Parc des Oiseaux, la maison à Montbernier ou le club équestre à Draveil. Cet exhaussement permet de libérer les surfaces intérieures des impacts de la structure, et d’en assurer l’évolutivité.
Notre deuxième préoccupation concerne l’inadéquation entre les objectifs, souvent idéalisés, des concepteurs et la réalité financière de la production architecturale. Les coûts de production réels ne permettent pas de financer les ambitions en recherche et développement auxquelles aspirent les architectes. Si l’on écarte les projets d’exception, chaque bâtiment est un prototype “low cost” qui ne verra jamais sa version industrielle. Il est donc inéluctablement plein de défauts qui ne pourront être corrigés. À ce jeu, les architectes sont plus victimes de leurs désirs que responsables des maux du système. L’architecte cherche finalement à faire toujours mieux et plus avec moins. Parfois c’est héroïque. Parfois c’est pathétique. Il faut adapter nos objectifs et nos manières de faire à cette situation. Notre expérience professionnelle autour de la filière sèche et de la préfabrication nous conduit à imaginer des procédures alternatives qui tolèrent une certaine forme de modélisation et de répétition, et donc d’optimisation. Dans ce cadre, la modélisation ne se consacre pas à la répétition d’un objet fini mais à la mise au point puis au développement de sous-ensembles constructifs. Ces derniers forment des macro-composants. Ils restent évolutifs pour s’adapter aux conditions particulières de chaque projet, mais sont constitués à partir des mêmes bases techniques (sections des pièces, trames, matériaux, assemblages, joints et raccords...). Chaque nouvelle expérience permet de mieux maîtriser le cycle de production (fabrication, montage, maintenance, démontage, recyclage), les paramètres associés (coûts, savoir-faire mobilisés), et le dessin architectural. La référence aux Case Study Houses proposée par Cyrille Simonnet apporte un ancrage historique sur ce thème. Elles sont conçues à partir d’une panoplie de composants industriels primaires (poutrelles, tôles, pans de verre...) montés et assemblés à sec, à la manière d’un Meccano géant. Dans notre cas, la démarche vise les mêmes objectifs, mais à partir d’ensembles complets, pré-assemblés et livrés finis sur le chantier. Une des phases de chantier des Case Study Houses est donc reportée en atelier, assurant un temps de montage sur le site encore plus court. La taille optimale de ces macro-composants est élaborée à l’échelle des capacités de transport et de déchargement d’un camion (soit des pièces de 3 à 5 mètres de large par une hauteur d’étage, et sur une épaisseur variant de 20 à 40 centimètres).
Dans la prise en compte d’une pénurie économique, il y a aussi la tolérance d’une forme d’impureté. Accepter les choses telles qu’elles sont, sans masques, et sans chercher à faire disparaître tout ce qui altère l’idéalisation de l’image. La distribution des réseaux dans les bâtiments fournit ici le meilleur exemple. Les réseaux (électricité, eau, chauffage, etc.) sont d’autant plus efficaces qu’ils sont simples, directs, apparents, évolutifs. Or, nous passons une énergie démesurée à les faire disparaître, à les intégrer, à les tordre. La présence des réseaux en surface est une mesure très efficace économiquement et techniquement. La plupart des projets de l’agence tolèrent cette forme d’impureté. Elle peut même devenir un thème de projet, comme pour la maison du parc naturel du Haut-Jura, où la visibilité des réseaux est utilisée comme support pédagogique auprès des utilisateurs. Cette logique du réseau apparent était déjà présente dans l’architecture moderne; on la retrouve par exemple au Couvent de la Tourette de Le Corbusier, où l’austérité était au service de l’économie et du spirituel.
Le troisième point concerne la pertinence contextuelle, environnementale et sociale, des filières constructives. Du point de vue contextuel, les bâtiments sont le plus souvent conçus puis réalisés in abstracto, avec des modes constructifs lissés et mondialisés. Toujours les mêmes, partout dans le monde. À Tokyo, Madrid, Dubaï ou Bourg-en-Bresse, les ouvrages sont à peu près faits de la même chair, autistes de toutes les situations particulières, et totalement tributaires des lobbies industriels et financiers globaux. Il y a là une forme de résistance à envisager. Les architectes sont les passeurs de tous les particularismes des lieux et des gens, plus à même que tout autre à les saisir et à les faire vivre. L’architecture converge vers un ordre mondial, sans discernement, avide de produire des formes internationalement sexy, belles mais sans ancrages, comme une paire de Nike, parfaitement dessinée, fabriquée en Chine et vendue à tous. Comme il existe la biodiversité, dont plus personne ne discute les exigences, nous pourrions valoriser la diversité architecturale, qui serait à l’image de la carte du monde, globale mais formée à partir de toutes les spécificités des pratiques territoriales. Sur le plan environnemental, il y a un défi qui dépasse les architectes et met en route des questionnements sur les fondements de nos pratiques. Peu d’entre nous l’affrontent réellement. La plupart des projets sont auto-labellisés avec une petite dose de mesures “vertes” et une grosse communication. Aujourd’hui, dans le discours, même une tour peut être écologique, pour peu qu’elle affiche quelques éoliennes et qu’elle soit dotée d’une peau “active», un peu comme un 4x4 pourrait être bio en roulant à l’éthanol. L’environnement est accepté jusqu’à ce qu’il fasse douter la mise en forme du projet. Au-delà c’est excessif. Les exemples récents de grands projets élaborés en amont sur des préoccupations environnementales sont donc rares. Lécologie est envisagée comme une mesure d’accompagnement, essentiellement traitée dans un registre technique et non pas conceptuel. Un nouveau paradigme est probablement à envisager, quitte à sacrifier quelques libertés de formes et d’apparences. Du point de vue social, la position est plus délicate. Nous sommes dans un monde à deux vitesses, et nous le resterons probablement longtemps. Il y a d’un côté un monde climatisé et confortable, et de l’autre, un monde, majoritaire, en dessous du seuil de pauvreté, en souffrance de tous les autres.
Nous préconisons une éthique constructive et architecturale adaptée. Bien qu’il n’en soit pas directement responsable, l’architecte ne devrait pas aggraver, par son travail, les écarts qui existent autour de lui. Il ne s’agit pas de “faire du pauvre” ou d’envisager une architecture de la compassion. Il s’agit plutôt de valoriser le plaisir des choses ordinaires, faites simplement, à partir d’un ensemble restreint de matériaux et de procédures constructives, en limitant les technologies embarquées, et en favorisant le comportement passif des constructions. Une banalité bien orchestrée peut produire du sens, bien au-delà de ce que la qualité intrinsèque des éléments est censée permettre. Nous cherchons à montrer que l’efficacité du message n’est pas altérée par la pauvreté du média.
Max Rolland est architecte, fondateur de Tectoniques et associé de 1991 à 2022.
Texte initialement publié dans Unplugged. Paris : Les presses du réel, 2007. 252 p.